05.03.2008

GEORGE SAND - Une femme critique dans la presse du XIXe siècle

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Table-ronde avec Olivier Bara, Christine Planté, Marie-Ève Thérenty à l’occasion de la parution de l’anthologie George Sand critique (du Lérot éditeur), présentée par une équipe de spécialistes sous la direction de Christine Planté.

George Sand a occupé une place essentielle dans la vie littéraire et intellectuelle de son temps grâce à une activité critique soutenue, poursuivie tout au long de sa carrière, de 1833 à 1876. Elle a très tôt salué Eugène Fromentin, défendu Salammbô et L’Éducation sentimentale de Flaubert ; Balzac avait pensé lui confier la préface de La Comédie humaine . Avec une grande autorité et une constante liberté, George Sand a participé à l’invention d’une critique d’écrivain portée par l’essor de la presse au XIXe siècle. Dans le concert médiatique, sa voix de «femme critique» n’a jamais cessé de retentir pour défendre des poètes populaires, soutenir Lamennais (dans la Revue indépendante), faire découvrir l’œuvre de Maurice de Guérin ou d’Adam Mickiewicz (dans la Revue des Deux Mondes ). Tout en accompagnant l’œuvre de Senancour (Obermann), Sainte-Beuve (Volupté), Michelet (L’Oiseau) ou Hugo (Les Chansons des rues et des bois), George Sand s’intéresse aux littératures étrangères : à Shakespeare ou Byron, à Goethe ou Hoffmann, à Fenimore Cooper ou Harriet Beecher Stowe. Ses articles de critique sont aussi pour Sand l’occasion d’affirmer son esthétique romanesque et théâtrale, de défendre son idéalisme ou de s’interroger sur le réalisme.

Olivier Bara est maître de conférences en littérature française à l’université Lyon 2 et membre de l’UMR LIRE. Ses travaux concernent le spectacle théâtral et lyrique au XIXe siècle, ainsi que les liens entre la littérature, la musique et la scène. Il a notamment publié Le Théâtre de l’Opéra-Comique sous la Restauration (Olms, 2001), Boulevard du Crime : le temps des spectacles oculaires (Orages, 2005). Vient de paraître son édition critique de deux romans de George Sand, Pierre qui roule et Le Beau Laurence (Paradigme, 2007). Il prépare actuellement un essai sur l’esthétique théâtrale et l’éthique de la scène chez George Sand.

Christine Planté est professeure de littérature à l'université Lyon 2. Elle travaille sur les écritures, théories et représentations du masculin et du féminin, sur les écrits de femmes, leur place dans l'histoire littéraire et leur réception. Co-directrice de l'équipe de recherche sur la littérature du XIXe siècle dans l'UMR LIRE, elle est également responsable du Séminaire interdisciplinaire sur le Genre à l'Institut des Sciences de l'Homme et d'un programme «Genre et culture» de la Région Rhône-Alpes. Elle a notamment publié : La Petite Sœur de Balzac. Essai sur la femme auteur , Seuil, 1989, Lectures de Consuelo – La Comtesse de Rudolstadt de George Sand (avec Michèle Hecquet), PUL, 2004.

Marie-Ève Thérenty, professeure de littérature française à l'université de Montpellier 3 et membre de l'Institut universitaire de France, est spécialiste des relations entre presse, édition et littérature. Elle a publié Mosaïques, être écrivain entre presse et roman , Champion, 2003, et La Littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au XIXe siècle , Seuil, 2007. Elle a dirigé plusieurs volumes collectifs parmi lesquels Presse et plumes, journalisme et littérature au XIXe siècle (avec Alain Vaillant), Nouveau Monde éditions , 2004. Elle prépare actuellement l'édition complète des articles de presse de George Sand chez Champion et a organisé en juin 2007 à Montpellier, un colloque intitulé «George Sand. La science du journalisme».

Cette rencontre avait été annulée le 14 novembre dernier en raison d’une grève des transports. Elle précède le colloque «George Sand critique» organisé par l’Unité mixte de Recherche LIRE (CNRS-Lyon 2), sous la responsabilité d’Olivier Bara et Christine Planté, les 20 et 21 mars à l’Institut des Sciences de l’Homme (renseignements : bara.olivier@wanadoo.fr).

Dates (cliquez sur un lieu pour obtenir plus d'information)
 
Le 19 mars 2008 de 19:30 à 21:30  
Entrée libre  
Tous publics   

Intervenant (cliquez sur un intervenant pour obtenir plus d'information)
 
Christine Planté
Olivier Bara
Marie-Eve Thérenty
http://php.bm-lyon.fr/phpmyagenda/infoevent3.php3?id=2006

09.10.2007

Commentaire d’un passage extrait du roman de George Sand, "Les maîtres sonneurs ."

LE TEXTE

 

George Sand, extrait des « Maîtres sonneurs »(quatrième veillée), roman paru en 1853.   Joset est un garçon étrange. Son secret est qu’il a réussi à faire une flûte de roseau, et qu’il invente de la musique. Son ami Tiennet, après l’avoir écouté, s’écrie : « Où diantre prends-tu tout ça !à quoi ça peut servir, et qu’est-ce que tu veux signifier par là ? » Joset interroge Brulette.   Quatrième veillée   Mais à quoi est-ce que tu as pensé, pendant ma flûterie ? dit Joseph en la fixant beaucoup.
—À tant de choses, que je ne saurais point t'en rendre compte, répliqua Brulette.
—Mais enfin, dis-en une, reprit-il sur un ton qui signifiait de l'impatience et du commandement.
—Je n'ai pensé à rien, dit Brulette ; mais j'ai eu mille ressouvenances du temps passé. Il ne me semblait point te voir flûter, encore que je t'ouïsse bien clairement ; mais tu me paraissais comme dans l'âge où nous demeurions ensemble, et je me sentais comme portée avec toi par un grand vent qui nous promenait tantôt sur les blés mûrs, tantôt sur des herbes folles, tantôt sur les eaux courantes ; et je voyais des prés, des bois, des fontaines, des pleins champs de fleurs et des pleins ciels d'oiseaux qui passaient dans les nuées. J'ai vu aussi, dans ma songerie, ta mère et mon grand-père assis devant le feu, et causant de choses que je n'entendais point, tandis que je te voyais à genoux dans un coin, disant ta prière, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit.
J'ai vu encore la terre couverte de neige, et des saulnées[1] remplies d'alouettes, et puis des nuits remplies d'étoiles filantes, et nous les regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos bêtes faisaient le petit bruit de tondre l'herbe ; enfin, j'ai vu tant de rêves que c'est déjà embrouillé dans ma tête ; et si ça m'a donné l'envie de pleurer, ce n'est point par chagrin, mais par une secousse de mes esprits que je ne veux point t'expliquer du tout.
—C'est bien ! dit Joset. Ce que j'ai songé, ce que j'ai vu en flûtant, tu l'as vu aussi ! Merci, Brulette ! Par toi, je sais que je ne suis point fou et qu'il y a une vérité dans ce qu'on entend comme dans ce qu'on voit. Oui, oui ! fit-il encore en se promenant dans la chambre à grandes enjambées et en élevant sa flûte au-dessus de sa tête ; ça parle, ce méchant bout de roseau ; ça dit ce qu'on pense ; ça montre comme avec les yeux ; ça raconte comme avec les mots ; ça aime comme avec le cœur ; ça vit, ça existe !
   

Pour lire l'intégralité des "Maîtres sonneurs":

 http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre11585-chapitre52...



[1] Des ficelles à prendre les alouettes

 

 

MON COMMENTAIRE (13/20) en DEUG  de Lettres modernes

 

Charles Baudelaire, dans son article Richard Wagner et Tannhäuser à Paris[1], évoque les effets de la musique de Richard Wagner sur l’esprit des personnes qui l’écoutent.

 

Dans le passage à étudier, c’est un jeune garçon, Joset, qui avec une flûte de roseau, invente de la musique. Il s’agit d’un dialogue entre Brulette et Joset à propos de ce que provoque la musique de ce dernier. Ce passage est extrait du roman de George Sand, Les maîtres sonneurs. George Sand (dont le nom de naissance est Aurore Dupin) est née à Paris en 1821. Les maîtres sonneurs ont paru en 1853. Dans ce roman, le père Depardieu est censé raconter en 1828, au cours d’une veillée, les aventures de sa jeunesse, du temps où il n’était encore que Tiennet, vers 1770. Le roman est divisé en veillées. Joset est un « garçon étrange » que son ami Tiennet ne comprend pas. Alors Joset s’adresse à Brulette pour comprendre le sens de sa musique. Ainsi, ce « garçon étrange » va apercevoir les effets que peut avoir la musique, sa musique sur les esprits.               Le texte commence par une affirmation (ligne 1) : « Joset est un garçon étrange. » Il est étrange parce que, dans un milieu où évolue des gens simples, des paysans, « inventer de la musique »(ligne 2) peut sembler incongru et même parfaitement inutile. C’est « son secret »(ligne 1) car les autres ne pourraient pas comprendre pourquoi il perd son temps alors qu’il y a tant de travail aux champs. D’ailleurs, son ami Tiennet lui-même, ne comprend pas « à quoi ça peut servir. »(ligne 3)

 

N’est-ce pas le lot quotidien de l’artiste d’être incompris ? Joset est bien un artiste puisqu’ « il a réussi à faire une flûte de roseau (lignes 1-2) et « qu’il invente de la musique. » Joset est un garçon de la nature : il y a puisé le matériau pour construire son instrument. Mais c’est bien plus un miracle dans ce monde où l’art (s’il est connu) doit être considéré comme un luxe ou méprisé. Ici, en tout cas, il n’est pas compris puisque Tiennet l’interroge : « Où diantre prends-tu tout ça ! […] et qu’est ce que tu veux signifier par là ? (lignes 3-4) La destinée de l’artiste, même s’il ne vit pas chez les paysans est souvent d’être moqué, rejeté parfois. Ainsi, les impressionnistes n’ont pas été reconnus  lorsqu’ils ont commencé à montrer leurs œuvres et ce n’est souvent que bien plus tard (et même parfois après leur mort !) qu’ils ont connu la célébrité.

 

Edgar Allan Poe, dans son poème Alone (publié pour la première fois en 1829) parle  de sa différence :

 

  Depuis ma prime enfance je ne suis pas comme les autres; ….. Tout ce que j'ai aimé, je l'ai aimé seul[2].

 

  Le poète, l’artiste par sa différence, parce qu’il ressent et fait des choses que les autres ne comprennent pas, se met à l’écart des autres et c’est bien le cas ici de Joset. Mais celui-ci voudrait comprendre et être compris.               Alors Joset interroge Brulette : « Mais à quoi donc, est-ce que tu as pensé pendant ma flûterie ? » (ligne 5) Dans son ton, il y a «  de l’impatience et du commandement (lignes 8-9). C`est a cela que l`on ressent que c`est très important pour lui de connaître le sens de sa musique. Et lorsque Brulette lui répond « A tant de choses que je ne saurais t`en rendre compte » (ligne 7) il s`énerve sans doute. Il a l`impression, qu`après avoir entrevu une réponse, une explication, elle s`éloigne de lui.

 

En fait, Brulette a eu « mille ressouvenances du temps passé » (lignes 10-11). La musique de Joset a provoque en elle des souvenirs de leur enfance. Elle voit tout une série d`images. Elle n`est plus dans le présent et dans sa « songerie » (ligne 17) elle est littéralement transportée  dans le passé : « tu me paraissais comme dans l`âge ou nous demeurions ensemble » (lignes 12-13).

 

Elle n`est plus non plus sur terre puisqu`elle dit aussi : « je me sentais portée avec toi par un grand vent qui nous promenait tantôt sur les blés murs, tantôts sur des herbes folles, tantôt sur des eaux courantes ; (lignes 13-15). Edgar Poe n`a t`il pas affirmé que le domaine de la poésies est « in the distance », « out of time », « out of space » ( au delà de la terre) ? Toutes les images que voie Brulette sont des images de la nature. (lignes 14-17). C`est bien normal pour des paysans qui vivent dans et de la nature. Brulette voit aussi, avec la musique de Joset au loin, des images de son grand-père et de la mère de Joset (lignes 18-19). Elle le voit mais ne les entend[3] pas. Elle est bien « au delà du réel » dans un monde ou l`a transportée la musique.

 

  En entendant Brulette raconter ce qu`elle ressent en l`écoutant, Joset entrevoit les effets que peut avoir sa musique sur l`âme. Brulette est dans un état tout à fait normal et non, comme beaucoup des personnages d`Edgar Poe sous l`emprise de drogue ou d`alcool. On peut rapprocher son état de ce que d`écrit Hoffmann dans Kreisleriana[4] : « Ce n`est pas seulement en rêve et dans le léger délire qui précède le sommeil, c`est encore éveille, lorsque j`entends de la musique, que je trouve une analogie et une réunion intime entre les couleurs, les sons et les parfums. »

 

« Je n`ai pensé a rien », dit Brulette (ligne 10) et plus loin elle emploie le mot de « songerie » (ligne 17).Brulette rêve et ses rêves sont remplis de souvenirs et de sensations. C`est en profusion que ses rêves l`assaillent à tel point qu`elle ne peut tous les exprimer : « A tant de choses que je ne saurais t`en rendre compte » (ligne 7). Elle ne sait plus bien où elle en est : « j`ai vu tant de rêves que c`est déjà embrouillé dans ma tête » (ligne 24). Ce qu`a finalement provoqué la musique de Joset en elle, c`est une grande confusion et non pas de la tristesse: « si ça m`a donné l`envie de pleurer, ce n`est point par chagrin, mais par une secousse de mes esprits que je ne peux point t`expliquer du tout »(ligne 25-26). Joset est heureux car ce qu`il a ressenti en jouant de la flûte, Brulette l`a ressenti aussi : « Ce que j`ai songé, ce que j`ai vu en flûtant, tu l`as ressenti aussi » (lignes 27-28). Il se sent moins seul et il en remercie Brulette. (ligne 28). S`il pouvait avant, avoir l`impression d`être fou, le récit de Brulette lui donne la preuve du contraire : « Il y a une vérité dans ce qu`on entend comme dans ce qu`on voit » (ligne 29).               Les dernières lignes du passage(« ça parle, ce méchant bout de roseau ; ça dit ce qu’on pense ; ça montre comme avec les yeux ; ça raconte comme avec les mots ; ça aime comme avec le cœur ; ça vit, ça existe ! »(lignes 31-33) peuvent être mises en parallèle avec les correspondances de Baudelaire dans le poème du même nom : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent[5]. » La musique de Joset peut non seulement procurer du plaisir mais aussi, amener la personne qui l’écoute à voyager dans le monde des rêves.

 

Dans la préface des quatrième et cinquième veillées des Maîtres sonneurs, George Sand disait : « Les paysans devinent ou comprennent beaucoup plus qu’on ne les croit capables, … leurs aperçus soudains, même dans les choses de l’art, ressemblent à des révélations. »


[1] Critique d ‘art, suivi de critique musicale, édition établie par Claude Pichois, Paris, Gallimard, 1992, Folio/Essais, p.439.

[3] « Entendre » a ici le sens de comprendre : les paroles qu’échangent les adultes n’ont pas de sens pour les enfants.

Pour lire ce poème dans son intégralité, cf. http://www.lauravanel-coytte.com/archive/2006/08/21/corre...