21.12.2007
L’événement comme écriture, Cixous et Derrida se lisant, sous la direction de Marta Segarra, éd. Campagne Première, 22 €.
Ce n’est pas seulement un compte-rendu de colloque, c’est une mer glaciale et impétueuse dans laquelle il faut se laisser chuter, pour s’accrocher à quelques récifs bienvenus : des bribes de discours, des pensées à la dérive, que l’on engrange dans sa petite tête en se disant que cela fera bien son chemin un jour. A Barcelone, en 2005, cogiteurs du monde entier se sont réunis pour une étude croisée des œuvres d’Hélène Cixous et Jacques Derrida. On le sait, jusqu’à la mort de Derrida, le 9 octobre 2004, les deux philosophes ont noué une amitié totale, téléphonique, manuscrite, « conversationnelle ». Ils ont écrit plusieurs livres (édités chez Galilée) à deux ou quatre mains pour chanter cette fusion cérébrale. L’intérêt du nouvel ouvrage que publient les éditions Campagne Première est de sortir de leur cocon intellectuel pour montrer qu’il fait aussi bon aux alentours, et que les deux écrivains ont su se mettre à la portée de tous. Comme écrit Hélène Cixous, « Jacques Derrida a eu l’extraordinaire audace de faire apparaître que la philosophie écrit de tout son corps, que la philosophie ne peut être mise au monde que par un être en chair en sang en sueurs ». Il y a quelque chose de physique dans cette épaisse compilation universitaire, pas seulement dans l’effort de concentration qu’elle réclame, mais aussi dans les transformations intimes que sa lecture implique. ◆ M.Ln.
Source: Télérama.fr
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12.12.2007
Retour à Bar-sur-Aube
Hommage. La disparition de la philosophe Suzanne Bachelard.
JEAN-CLAUDE PARIENTE
QUOTIDIEN : jeudi 6 décembre 2007
Née le 18 octobre 1919, Suzanne Bachelard est morte, à 88 ans, le 3 novembre. Fille de Gaston Bachelard, elle a, depuis la mort de sa mère, quand elle avait 10 mois, été élevée par son père. Elle l’accompagnait aussi bien dans ses promenades autour de Bar-sur-Aube ou de Dijon, que, plus tard, dans les congrès auxquels il prenait part en France ou à l’étranger.
Pudeur. A la suite d’études secondaires brillantes, elle suivit un double cursus de sciences et de philosophie ; elle acquit une licence de mathématiques, mais attendit l’année 1946 pour se présenter à l’agrégation de philosophie, car elle ne voulait pas prendre un poste qui aurait pu manquer à des personnes rentrant de captivité ou qui avaient été plus marquées qu’elle par les années d’Occupation. Elle ne parlait qu’avec une extrême pudeur des années sombres au cours desquelles elle avait eu la douleur de voir disparaître Jean Cavaillès.
Elle entama sa carrière universitaire en remplissant les fonctions d’agrégée-répétitrice à l’Ecole normale supérieure de jeunes filles. Après avoir soutenu sa thèse de doctorat, en 1957, elle obtint un poste de professeur de philosophie à la faculté des lettres de Lille, puis fut élue à la Sorbonne, où elle termina sa carrière d’enseignante tout en assumant, à la suite de Georges Canguilhem, la direction de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques, et en prenant en charge un grand nombre de thèses pour lesquelles elle fit plus que guider : elle accompagna les auteurs avec un dévouement et une probité qui lui gagnèrent souvent leur amitié.
Suzanne Bachelard a consacré toutes ses recherches à la philosophie et à l’histoire des sciences, les plus dures des sciences : la physique et les mathématiques. Si elle s’est inscrite par là dans la postérité de Gaston Bachelard, elle a trouvé son style original en allant du côté de la phénoménologie husserlienne. Ses thèses expriment cette double filiation : d’un côté, en 1957, une traduction de Logique formelle et logique transcendantale, suivie d’une étude, la Logique de Husserl, qui a fait d’elle une spécialiste internationalement reconnue de cette pensée, de l’autre, la Conscience de rationalité, sous-titrée «Etude phénoménologique sur la physique mathématique» (1958), dans laquelle elle s’interroge sur les voies par lesquelles la raison réussit à capter l’expérience en analysant finement les niveaux et les paliers de cette entreprise.
Si elle ne publia pas d’autre livre, elle fit connaître les résultats de ses travaux ultérieurs dans une série d’articles, dont chacun constitue une mise au point d’une parfaite précision sur le sujet abordé, que ce soit en mathématiques (par exemple la représentation géométrique des nombres imaginaires ou l’algèbre de Boole) ou en physique (voir ses études sur le principe de moindre action ou sur l’influence de Huygens aux XVIIIe et XIXe siècles).
Lectrice. Indifférente aux modes intellectuelles, Suzanne Bachelard était avant tout soucieuse de justesse dans la pensée comme dans l’expression. La connaissance qu’elle avait de plusieurs langues, anciennes ou modernes, lui permettait de lire dans le texte les auteurs qu’elle étudiait et de rectifier, quand besoin en était, les traductions courantes, comme elle le fit parfois pour l’italien de Galilée ou le latin de Descartes. En même temps, elle se plaisait à lire dans l’original les grands textes de la littérature anglaise, allemande ou italienne. Car si, à la différence de son père, elle n’a publié aucune étude sur des œuvres littéraires, elle n’en était pas moins une grande lectrice. Un goût prononcé la portait également vers la musique, qu’elle avait longtemps pratiquée. Aussi longtemps qu’elle eut la force de se déplacer, elle assista à des concerts, à Paris.
Elle laisse l’image d’une grande universitaire, à la conscience professionnelle irréprochable, d’une philosophe exigeante, peut-être trop exigeante pour avoir pu beaucoup produire, et ceux qui l’ont accompagnée à Paris ou à Bar-sur-Aube gardent le souvenir de la femme sensible et de l’amie délicate qu’elle était pour eux.
http://www.liberation.fr/culture/livre/296062.FR.php
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30.11.2007
Bergson à l'honneur
C’est l’année Bergson. Après la belle biographie intellectuelle de François Azouvi parue chez Gallimard, les éditions PUF publient, toujours en collection Quadrige, L’Evolution créatrice (1907), L’Essai sur les données immédiates de la conscience (1889) et Le Rire (1900), édition dirigée par Frédéric Worms. Un congrès international de clôture de l’année Bergson, organisé par le Collège de France, l’Ecole normale supérieure et la Société des Amis de Bergson se tiendra enfin les 23 novembre (au Collège de France, 01 44 27 14 16) et le 24 novembre (Ecole normale supérieure, 01 44 32 21 93). ◆ G.H
Source: Télérama.fr
09:02 Publié dans La philosophie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Bergson à l'honneur
20.11.2007
Michel Onfray 3
Devise
Je n'en ai pas véritablement, et la chose me fait penser aux manies aristocratiques avec armes, blasons, et autres hochets pour les enfants... Mais s'il faut jouer le jeu, disons qu'une phrase d'Ainsi parlait Zarathoustra pourrait faire l'affaire. C'est la suivante: «Se créer liberté.» Cette citation dit qu'on doit éviter les termes faussés d'une alternative opposant tenants de la liberté et défenseurs du déterminisme. Nietzsche dit que la liberté est une conquête, une construction, une possibilité donc, mais qu'elle n'est pas donnée a priori, ni naturellement constitutive de l'être. La liberté est un combat, la philosophie en fournit les outils et les armes - voilà qui définit le libertaire...
Source: Lire
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Michel Onfray 4
Enfer
L'enfer des philosophes? Le paradis à mes yeux... Cet enfer, autrement dit ces rayonnages sur lesquels l'historiographie dominante a placé les philosophes qu'elle estimait mal venus, constitue pour moi un réservoir magnifique... J'en raconte l'histoire succinctement - en dix volumes tout de même, dont quatre parus, deux autres déjà écrits, et le reste en cours... Car les philosophes, prompts à donner des leçons aux autres disciplines en leur expliquant ce qu'elles sont et ce qu'elles doivent faire (le tropisme de l'épistémologie pour les autres, mais pas pour soi...), sont assez nuls sur le terrain de leur propre discipline. Car nulle part les philosophes n'enseignent l'historiographie de leur discipline: qui écrit des histoires de la philosophie? quand? selon quels critères? A destination de quels publics? Avec quelles idées derrière la tête?
On se doute bien qu'une histoire de la philosophie occidentale écrite en plein régime soviétique et publiée à Moscou pendant la guerre froide n'est guère un modèle d'objectivité et qu'elle est une machine de guerre idéologique. Mais pourquoi n'imagine-t-on pas qu'une autre histoire écrite dans un autre bouillon de culture (judéo-chrétien et capitaliste, par exemple, autrement dit le nôtre...) relève elle aussi d'une substance idéologique qu'il convient de déconstruire philosophiquement? La contre-histoire de la philosophie que je propose à l'Université Populaire s'attaque à cette question... Je me suis proposé une dizaine d'années pour la mener à bien. Nous avons dépassé la moitié de ce temps.
L'enfer de l'historiographie dominante, c'est donc mon paradis: autrement dit les matérialistes abdéritains, les cyniques et les cyrénaïques grecs, l'épicurisme d'Epicure mais aussi des campaniens, les gnostiques licencieux, les Frères et Soeurs du Libre Esprit, les chrétiens épicuriens, les libertins baroques, les sensualistes, les empiristes, les utilitaristes, les anarchistes, les hédonistes, etc. Mes héros? Démocrite, Diogène, Aristippe, Lucrèce, Montaigne...
De la même manière, le paradis de l'historiographie dominante constitue mon propre enfer: le dualisme pythagoricien, l'idéalisme platonicien, l'idéal ascétique stoïcien, la patrologie grecque et latine, la scolastique médiévale, le cartésianisme dualiste, l'idéalisme allemand, les spiritualismes chrétiens, etc.
Chacun de ces moments de l'histoire de la philosophie dispose d'une force opposée dans son temps. Le triomphe du christianisme comme idéologie officielle en Europe avec la conversion de Constantin a généré des vainqueurs et des vaincus, des dominants enseignés, édités, professés et des dominés oubliés, négligés... Les héros des vainqueurs? Pythagore, Platon, Augustin, Descartes, Kant, Hegel... Ceux de l'Université...
Source: Lire
10:39 Publié dans La philosophie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : michel onfray 4
12.11.2007
Michel Onfray
Michel OnfrayLa philosophie par Michel Onfray
A l'occasion de la parution du quatrième tome de son Journal hédoniste et en exclusivité pour Lire, Michel Onfray propose, de A comme anarchie à Z comme Zoé, une introduction à ses idées et surtout un regard rafraîchissant et vivifiant sur le monde: on y croise Jacques Tati et Simone de Beauvoir, on y savoure la meilleure cuisine, on vibre au théâtre: bref, on fuit le ressentiment! Tant il est vrai que cette allégresse explique en bonne part la fantastique audience du philosophe.
Mon abécédaire
Anarchie
Revendiquer son inscription dans la tradition anarchiste ne va pas sans mal... Car je dois faire face conjointement à la prévention conservatrice (l'anarchiste est toujours un poseur de bombe) et à la prévention corporatiste (les gardiens du Temple, les grands prêtres du dogme estampillent en cas de stricte orthodoxie dûment constatée par leurs soins). Dès lors, entre les deux mâchoires de cette tenaille, il ne fait pas bon se réclamer d'une étiquette qui compte moins pour moi que les actions libertaires que je mène dans ma vie de tous les jours, y compris et surtout dans les deux aventures d'Université Populaire qui me sollicitent quotidiennement - loin des bombes et des prêches du clergé anarchiste... Car il n'y a pas d'Anarchie mais seulement des preuves concrètes d'anarchisme. Dès lors, on trouve moins d'anarchistes au Monde libertaire, à Radio libertaire ou dans les prisons dans le secteur des terroristes, que sur le terrain, actifs et praticiens.
Bonheur
Un gros mot dans la philosophie du XXe siècle; un réel souci dans celle d'aujourd'hui, et c'est tant mieux... Je tiens Montaigne pour l'un des plus grands philosophes, si ce n'est le plus grand. Quel philosophe du siècle dernier, autrement dit celui de Sartre, a-t-il lu, médité, pensé les Essais avec l'attention qu'ils méritent encore aujourd'hui? Le christianisme ne fait plus recette, le marxisme non plus, tous deux étaient des métaphysiques clés en main ayant réponse à tout et dispensant de penser par soi-même: il suffisait de croire, d'adhérer. Tout cela a disparu.
Reste le nihilisme qu'une sagesse pour nos temps riches de possibles peut supprimer. Le bonheur n'est pas une affaire égotiste et mièvre, mais une éthique qui est aussi une politique. Qu'Helvétius, qu'on devrait lire et relire (car il fonde un utilitarisme de gauche bien méconnu, ce que j'ai raconté dans mes cours à l'Université Populaire), se propose dans De l'esprit «le plus grand bonheur du plus grand nombre», voilà qui permet de dépasser les critiques habituellement faites à l'hédonisme assimilé à un égoïsme de jouisseurs ignorant autrui. Car le bonheur des autres n'est pensable que si on a réalisé le sien. La tâche de la philosophie consiste à retrouver l'esprit des sagesses antiques qui font du bonheur le souverain bien puis de continuer ensuite avec une politique qui soit la continuation de cette éthique (hédoniste) et sa réalisation communautaire.
Source: Lire
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Michel Onfray 2
Cinéma
J'ai du mal avec le cinéma que je trouve si souvent commercial et tellement sinistre quand il n'est pas commercial. Sinistre mais aussi abscons, confus, prétentieux, suffisant, ennuyeux... J'aime Tati que je trouve un bien plus grand philosophe que nombre de penseurs de l'époque dans sa critique de la société de consommation, sa satire de la modernité, sa violente ironie à l'endroit de la religion de l'objet et du gadget, sa prescience du basculement de la civilisation européenne vers le fameux modèle américain (sublime Jour de fête!), son talent pour mettre en scène l'incommunicabilité et le salut offert par la poésie de personnages lunaires... J'y trouve bien plus mon compte philosophique que chez Godard, par exemple, la figure emblématique du cinéma dit intellectuel. J'adore le Resnais de Mon oncle d'Amérique qui montre que la philosophie peut se marier intelligemment avec le cinéma pour le plus grand bonheur des deux disciplines. Et je rêve de passerelles et de ponts entre ces deux mondes.
Je crois, par exemple, aux vertus possibles de biographies filmées de philosophes qui montreraient la vie philosophique en actes. J'ai d'ailleurs écrit un scénario de film (pour mesurer personnellement les potentialités d'un pareil projet) avec une vie de Nietzsche. Le texte paraîtra en librairie sous le titre L'innocence du devenir. Je pense que Socrate, Sénèque, Montaigne feraient entre autres sujets d'excellents prétextes à un cinéma philosophique. Ce qu'Alain Corneau a magnifiquement fait pour le compositeur baroque Marin Marais avec Tous les matins du monde montre que la philosophie entrant par les vies philosophiques et non par les seuls concepts dans les salles obscures offrirait une chance de dépasser le mot de Duchamp qui sonne comme un constat: «Anemic cinema»...
Source: Lire
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10.04.2007
Henri Maldiney
Henri Maldiney (âgé aujourd’hui de plus de quatre-vingts ans) est l’un des grands universitaires français (au même titre, par exemple, que Paul Ricœur – même s’il fut moins médiatisé que lui). Philosophe reconnu de ses pairs en France et à l’étranger, il est l’un des principaux représentants de la phénoménologie (un des courants majeurs de la philosophie du XXème siècle). Maldiney fréquenta Heidegger lui-même. Il fut un collaborateur de la célèbre revue d’art Derrière le Miroir. Son œuvre écrite est importante et ne se rapporte pas seulement à la philosophie et l’esthétique, mais également à la psychiatrie et la psychanalyse, notamment la psychologie des profondeurs (cf. Penser l’homme et la folie, éditions Jérôme Millon, 1991).
Les livres d’Henri Maldiney sont nombreux, bien que beaucoup soient aujourd’hui épuisés. Citons notamment :In media vita - Comp'Act, 1982
L'art, l'éclair de l'être - Comp'Act, 1993 (réédition 2003)
Regard, parole, espace - Editions de l’Age d’homme, 1994
Penser l’homme et la folie - Editions Jérôme Millon, 1997
Le vouloir dire de Francis Ponge - Editions Encre Marine, 2000
Existence, crise et création - Encre Marine, 2001
Art et existence - Editions Klincksieck, 2003 L’art, l’éclair de l’être constitue sans aucun doute une étape majeure dans l’œuvre de Maldiney.
[ 4ème de couverture] de « L’art, l’éclair de l’être » "L’art n’a pas d’histoire. Et c’est dans un faux jour que l’historien et le sociologue le perçoivent et le fixent. Ils sont alors aveugles à la merveilleuse fragilité de son surgissement, à l’unicité de sa temporalité, de sa solitude sans voisinage.
C’est ce paradoxe, fondateur d’un regard et d’une parole proprement phénoménologiques, que les diverses études ici réunies soutiennent; études qui, par leurs propos singuliers sur les œuvres singulières d’André du Bouchet, de Tal Coat ou de Cézanne, et d’autres encore, touchent à l’essence de la poésie, de la peinture, mais aussi de la sculpture ou de l’architecture.
Tout entier tourné vers la fragilité commune du beau et de l’existence, cet accueil de l’œuvre d’art en son unicité impose alors une complète réélaboration des ontologies traditionnelle et existentiale pour s’ouvrir, contre toute intentionalité ou tout projet auxquels l’œuvre devrait se plier, à l’Ouvert qui seul donne: s’ouvrir au Rien, ce vide éclaté.
C’est portées par ce vide, cette déchirure du rien qu’est l’éclair de l’être, que ces présences artistiques nous apparaîssent alors en leur vérité, dans la nudité de la naissance."
http://www.editionscompact.com/medias/revues/ZOOM/zoom_01...
02:55 Publié dans La philosophie, La poésie, L'art et les artistes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Henri Maldiney
09.12.2006
Pythagore
| Biographie en résumé |
| «Pythagore est le créateur de la philosophie non seulement parce qu'il saisit le sens de la quête inachevée de l'homme, mais encore parce qu'il offre le terme de cette quête: la réalité éternelle qui explique à la fois le surgissement de l'existence relative et la perfection à laquelle elle est conviée. (...) Quel eût été le destin de la pensée grecque sans Pythagore? C'est de lui que dépendent Parménide, le créateur de l'ontologie, et Platon, le génie qui a donné son orientation définitive à cette pensée; et par le truchement de Platon, Aristote, l'orfèvre qui en a fixé la terminologie.» Yvan Gobry |
| Vie et œuvre |
| Pythagore a vécu en même temps que Lao-Tsé en Chine, Bouddha en Inde et Zarathoustra en Perse. Qu'est-ce qui avait préparé dans chacune de ces civilisations l'avènement simultané de ces grandes figures? Pythagore fut d'abord l'homme de la Méditerranée. S'il est né dans l'Ile grecque de Samos, c'est à Crotone au sud de l'Italie, qu'il passa la majeure partie de sa vie, non sans avoir fait auparavant de nombreux voyages, dont un en Égypte, voyages qui lui ont permis de se familiariser avec les plus grandes traditions religieuses, philosophiques et scientifiques de son époque. Fut-il d'abord un maître spirituel, un savant ou un philosophe? Ces trois vocations s'harmonisaient en lui, se tempérant entre elles, ce qui explique pourquoi en tant que maître de l'Hétairie, qu'il fonda à Crotone, il put avoir sur ses disciples un ascendant considérable, sans laisser le souvenir de la tyrannie, sans empêcher l'éclosion de fortes personnalités comme devaient l'être le pugiliste Milon, Philolaos ou Archytas. Les disciples devaient d'abord faire un noviciat de cinq ans pendant lequel ils s'initiaient au silence. On les appelait alors acoustiques ou auditeurs. Ce n'est qu'à la fin de leur période de formation qu'ils entamaient des études concrètes comme l'astronomie, la géographie ou la médecine. Par son succès même, obtenu notamment à l'occasion de la guerre contre la cité voisine de Sybaris, la communauté pythagoricienne s'attira des déboires qui devaient l'obliger à se disperser. Pythagore se retira à Métaponte et c'est là qu'il mourut. Il croyait, dit-on, à la métempsycose. S'est-il réincarné? Nul ne le sait mais la plupart des penseurs anciens de quelque importance, parmi lesquels Platon, en Grèce et Cicéron chez les Romains, ont indiqué clairement, par leurs témoignages, que sa pensée vivait en eux. Voici comment Léon Brunschvicg évoque l'apport de Pythagore à l'humanité. «Cette impression salutaire d'un voile qui se déchire, d'un jour qui se lève, l'humanité d'Occident l'a ressentie, il y a quelque vingt-cinq siècles, lorsque les Pythagoriciens sont parvenus à la conscience d'une méthode capable et de gagner l'assentiment intime de l'intelligence et d'en mettre hors de conteste l'universalité. Ainsi ont-ils découvert que la série des nombres carrés, 4, 9, 16, 25, etc... est formée par l'addition successive des nombres impairs à partir de l'unité: 1 + 3; 4 + 5; 9 + 7; 16 + 9, etc. Et la figuration des nombres par des points, d'où résulte la dénomination "nombres carrés", achevait de donner sa portée à l'établissement de la loi en assurant une par-faite harmonie, une adéquation radicale, entre ce qui se conçoit par l'esprit et ce qui se représente aux yeux. Les siècles n'ajouteront rien à la plénitude du sens que l'arithmétique pythagoricienne confère au mot de Vérité. Pouvoir le prononcer sans risquer de fournir prétexte à équivoque ou à tricherie, sans susciter aucun soupçon de restriction mentale ou d'amplification abusive, c'est le signe auquel se reconnaîtra "l'homo sapiens" définitivement dégagé de "l'homo faber", porteur désormais de la valeur qui est appelée à juger de toutes les valeurs, de la valeur de vérité.» (Léon Brunschvicg, Héritage de mots, Héritage d'idées, Paris, Presses universitaires de France, 1945, p. 2-3) *** La gamme pythagoricienne
«A la base du système se trouve une légende, la fameuse légende de Pythagore dans la forge. Pythagore aurait découvert les quatre intervalles consonants (1: 2: 3: 4 = unisson, octave, quinte, quarte), ainsi que la seconde majeure non consonante (8 : 9), en entendant résonner l'enclume sous les coups de marteaux de poids différents...». Faute de pouvoir reproduire cette expérience, nous expliquerons la découverte de Pythagore en la transposant. Imaginons quatre cordes tendues dont l'une égale 1, la deuxième a une longueur représentant les 3/4 de la première, la troisième les 2/3 et la dernière la 1/2. Si l'on pince chacune des cordes, on obtient DO, la quarte de DO = FA, la quinte de DO = SOL ET DO à l'octave. Ces intervalles fondamentaux de la gamme pythagoricienne seront repris et complétés au Moyen Age. Notre gamme actuelle DO, RÉ, MI, FA, SOL, LA, SI est donc la résultante de siècles de recherche. Ces rapports, Pythagore les applique à l'âme: «De même que l'harmonie d'une lyre résulte d'un certain rapport entre la longueur des cordes, de même l'âme est une harmonie du corps...». Est-ce que ce rapport mathématique de la musique nous livre tous les secrets de l'oeuvre musicale? «...Certains pythagoriciens modernes, nous dit Jeanne Vial, ont tenté de fonder l'esthétique musicale sur l'arithmétique. [...] Les concepts musicaux sont-ils réductibles aux concepts mathématiques?» Jeanne Vial montre que le clavier tempéré, sur lequel est basée toute la musique occidentale depuis Bach, est une rationalisation qui fausse «systématiquement tous les intervalles. [...] Or malgré leurs battements l'oreille s'accommode fort bien de ces intervalles faux. Les concepts du physicien-mathématicien ne correspondent donc pas toujours aux mêmes réalités sensibles que ceux du musicien, et lorsqu'ils y correspondent, c'est |



