14.08.2007
Pourquoi la catégorie Lamartine?
J'ai lu Lamartine pour la première fois à l'adolescence, au collège; j'ai aimé comme mon père avant moi.
Mon cours de DEA sur lui m'a permis d'approfondir ma lecture.
12:49 Publié dans Alphonse de Lamartine, Blog, Le paysage, Le XIX e siècle, Mes travaux universitaires | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Pourquoi la catégorie lamartine?
Les gaietés de la vie d'artiste. La bohème se range
"Amuse-toi", dit le père Corot à son fils, quand le jeune homme lui annonce sa décision de se consacrer à la peinture. On est en 1820, et il est aisé de deviner l'image que le père a en tête : celle du rapin débraillé, chevelu, pipe au bec, bière en main, généreux et sommaire, incompris et fier de l'être. L'antithèse du bourgeois, qui ne s'est pas encore avisé de cousiner avec la bohème ; collet monté celui-ci, ladre, mesquin, convaincu que le métier d'artiste conduit droit aux barricades, et qu'un atelier méticuleusement rangé, tel celui de Manet, déconcerte : «Il ne sent pas du tout la révolution.»
Rien n'est plus propre à débarbouiller l'esprit de ces images convenues que le livre d'Anne Martin-Fugier. Autour de la figure solitaire de l'artiste, elle fait revivre la nuée des professeurs, marchands, amateurs, collectionneurs, spéculateurs, mécènes. Elle dessine, de Montmartre à Montparnasse, la géographie parisienne de l'art, pousse la porte des ateliers, lieux démocratiques où on laisse sur le seuil, au grand ravissement de Marie Bashkirtseff, toutes ses appartenances. Elle traverse le siècle depuis son aurore - il n'y avait alors pour les artistes, hors du salon officiel, aucun salut - jusqu'à son crépuscule : les galeries, les expositions, les salons avaient proliféré, les bourgeois eux-mêmes avaient compris que d'art on pouvait faire argent, les critères du goût étaient méconnaissables. Théophile Gautier, frappé de stupeur devant l'« Olympia », se demandait s'il était devenu un «être momifié, un fossile antédiluvien ne comprenant plus rien à son siècle».
Le stéréotype qui résiste le mieux à ce parcours critique est celui de la misère. Une vie de chien, la vie d'artiste. Celui sur qui s'est posé le doigt de la vocation a dû vaincre l'hostilité des parents, leur soutirer de quoi « monter » à Paris, s'installer, comme Matisse, dans une mansarde qu'un lit suffit à emplir, s'épuiser en emplois subalternes, trouver un atelier, payer des modèles, se faire accepter au Salon, intriguer pour y être bien accroché. S'il a eu l'étourderie d'avoir femme et enfants, les faire manger. Rôde alors la tentation du suicide, et Monet écrit à Bazille que la pauvreté l'a rendu enragé. Au lecteur d'aujourd'hui, ces confidences désespérées laissent une perplexité : comment des vies aussi noires ont-elles pu produire une peinture aussi radieuse ?
Il n'entre pas dans le propos d'Anne Martin-Fugier, qui décrit une condition collective, de s'attarder aux destins individuels. De sa galerie profuse émergent pourtant de puissantes figures : Ingres, couvert d'honneurs et de ressentiments ; Vollard, marchand de tableaux désespéré d'avoir à les vendre ; Degas, réactionnaire qui peint des blanchisseuses ; Pissarro, révolutionnaire qui peint de pacifiques paysages. Entre tous ces hommes, l'historienne de la sociabilité excelle à montrer les relations complexes. On lui sait gré de ne pas les réduire aux réseaux de domination et d'intérêts et de faire toute sa place à cette sociabilité supérieure qui a pour nom l'admiration.
«La Vie d'artiste au xixe siècle», par Anne Martin-Fugier, Ed. Louis Audibert, 472 p., 29 euros.
Mona Ozouf
Le Nouvel Observateur
11:56 Publié dans La peinture, Le XIX e siècle, L'art et les artistes, Ma liste de livres à lire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Les gaietés de la vie d'artiste, La bohème se range
13.08.2007
Bassin loufoque.Là où Alphonse allait...
«Hiour môdeu iz il, aille tinnk?» (Votre mère est malade, je pense?). «Houair âr Robeut ann Pol? Dé âr inn de gâdenne» (Où sont Robert et Paul? Ils sont dans le jardin). L'auteur de la méthode la plus rapide du monde pour apprendre à parler anglais avec un pur accent tout en restant chez soi, M. Démarais, chimiste de 1re classe, directeur du «Journal des écrasés de la nation», était décidément un bien curieux paroissien. Mais les Honfleurais ont depuis belle lurette l'habitude des têtes folles. Friand de décorations, Paul Démarais revêtait sans se faire prier le grand cordon de l'ordre du Mérite humain, combattait l'oisiveté volontaire et faisait acte de candidature à la présidence de la République en 1939. L'illustre Popaul, défenseur des ouvriers et des petits commerçants, poujadiste avant la lettre, haranguait la foule honfleuraise de son balcon, place Hamelin. On raconte qu'il attirait le chaland en distribuant des sucreries aux enfants, des sandwiches aux nécessiteux et des billets de 5 francs aux électeurs potentiels: un ancêtre de Papv Dassault. Dans les années 1930 et 1940, la popularité du pharmacien était immense autour du Vieux Bassin. Comme nombre de politiciens actuels, il avait une idée sur toute chose et en toutes circonstances. Pour la suppression du chômage, il prônait la diminution du nombre d'heures de travail pour occuper plus de monde et faire fondre d'autant le chiffre des chômeurs. Un pionnier de la semaine de 35 heures. Quant à la natalité galopante, ce brave homme n'était pas si éloigné de la «Modeste proposition» de Jonathan Swift: les enfants ne sont jamais meilleurs que mitonnes à la marinière... Paul Démarais était une boîte à idées ambulante: non seulement il connaissait la parade contre les comédons et les couperoses, mais il n'avait pas son pareil pour éclaircir la voix des ténors, empêcher les cheveux de blanchir et écouter pousser ses ongles. Sa théorie sur la formation de la rosée matinale faisait autorité. Bref, le sieur Démarais passait pour un homme providentiel. C'est tout juste si on ne lui imputait point la richesse picturale et littéraire d'Honfleur.
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Il est vrai que toute la vie artistique du Vieux Bassin se refléta dans les bocaux multicolores de bonbons pour la toux. Chaque rimailleur, chaque aquarelliste du dimanche passa au moins une fois tirer le cordon nocturne de la pharmacie du Passocéan, 6, place Hamelin. Les habitués de la Croix Verte sont légions. Qui pour un herpès fessier, qui pour un début de phlébite, qui pour des migraines persistantes. Pharmacien en Normandie, une vocation, presque un sacerdoce, comment ne pas penser à cet autre potard illustre immortalisé par Flaubert et dont le nom rime avec Allais, justement?
«MERVEILLEUX NUAGES»
Les jeux de lumière de l'estuaire, le fantasque firmament normand fixèrent nombre de peintres célèbres aux colombages d'Honneur, comme des phalènes sur les pare-brise des premières limousines. Corot et Isabev furent les premiers à y séjourner. C'était le début de la peinture «de plein air», ce furent aussi les prémisses du tourisme. Puis défilèrent, leurs inséparables albums de croquis sous le bras, Daubigny, Bazille, Sisley.Whistier.Vallotton, Marquet et tant d'autres. Ils parcouraient la Seine, toute en entourloupes, jusqu'à la mer. Honneur était au bout, c'était le meilleur gîte, c'était la meilleure table. Le séraphique Eugène Boudin initia Monet au chevalet et créa au mitan du XIXe siècle le berceau du mouvement impressionniste chez la mèreToutain, aujourd'hui Ferme Saint-Siméon. Lui seul savait peindre les cieux rapides du littoral, ces «merveilleux nuages» que sut capter plus tard le regard désenchanté de Françoise Sagan, une habituée de la Côte de Grâce. En son temps, Charles Baudelaire, grand admirateur de la facture de Boudin, fut le meilleur prosélyte de la cité: «Mon installation à Honfleur a toujours été le plus cher de mes rêves», clamait-il aux terrasses fleuries. Il séjourna dans le pavillon de sa génitrice, la générale Aupick, au-dessus de la rue de l'Homme-de-Bois. Souvent, il passait à la pharmacie quémander un chouïa d'opium. L'apothicaire restait inflexible. Plus tard, les poètes Henri de Régnier et Lucie Delarue-Mardrus louèrent à leur tour le charme unique de ce doux talisman niché dans un écrin de verdure qui hésita et hésite encore entre le bocage et la mer. Honfleur: son vieux bassin, ses colombages, son microclimat. «En été, il y fait rudement chaud pour une si petite ville.» L'échoppe de la pharmacie du Passocéan était ouverte jour et nuit. Sur la vitrine, ce carton: «Malgré qu'elle soit fermée à 2 heures, il faut sonner sans crainte de déranger, si le cas présente un caractère de quelque urgence.»
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A ses patients qui voulaient se rendre en Angleterre, M. Démarais proposait le Passocéan, un remède radical contre le mal de mer. M. Démarais avait réponse à tout. Au siècle précédent, enfin celui de la vapeur, la famille Allais fut la reine de l'herboristerie. Dans cette même officine, elle avait succédé à M. Lemercier, lui-même héritier de M. Hamelin, fondateur de la pharmacie. La maison avait excellente réputation, le négoce était prospère, les ordonnances amoureusement concoctées.
Alphonse Allais est né là, le 20 octobre 1854, en même temps que Rimbaud et que l'éclairage au gaz. Il faillit bien suivre la carrière paternelle. Il y commença même distraitement une formation de préparateur avant de «monter» à Paris où, par bonheur pour la famille des humoristes, il préféra narrer les mésaventures de l'abbé Charnel ou de l'ingénieur Elie Coïdal, pour devenir bientôt la plus grande force de frappe comique hexagonale de la fin du XIXe siècle. Pendant ses tendres années, c'est un long rêveur blond filasse, un éphèbe aux yeux bleus souvent pleins d'une extase effarée. S'il n'avait écouté que ses sentiments, c'était dans l'azur infini qu'il aurait passé le plus clair de son temps, mais une famille inexorable - la sienne, précisément - avait exigé qu'il vécût dans un milieu moins vague, et il était écrit qu'il devait devenir pharmacien... «La vérité, c'est que je considère la vie comme beaucoup trop provisoire pour être jamais prise au sérieux, et pas assez facétieuse pour inspirer de rires allégresses. Alors, quoi!» Au pied du robuste clocher Sainte-Catherine en bardeaux de châtaignier, Alphi ne se souciait pas du grand large et de ses steamers, il préférait de beaucoup les étangs d'absinthe et les lagons d'eau-de-vie. Ses décoctions préférées se nommaient à-peu-près, vers holorimes et sentences détergentes. «La mer aussi a l'fond salé...» Naquirent donc aussi à Honfleur Lucie Delarue-Mardrus, dont le mari traduisit le premier «les Mille et Une Nuits», et Henri de Régnier, dont la femme fut, entre autres, célèbre pour sa liaison avec Pierre Louÿs.
On raconte qu'une sirène particulièrement gironde a pris pension à l'entrée du Vieux Bassin.
La pharmacie du Passocéan est riveraine de la Lieutenance, ancienne porte de Caen, cible préférée de tous les rapins de Haute- et Basse-Normandie, et du Vieux Bassin avec ses pignons écaillés et ses porches à pans de bois d'où sont partis caravelles, frégates, goélettes, terre-neuvas, grands capitaines, corsaires et pêcheurs. C'est d'ici que Samuel Champlain s'embarqua en 1608 pour fonder le Québec. C'est là qu'en 1832, face aux greniers à sel, Frédéric Sauvage fit ses premiers essais de bateau à hélice. On rapporte aussi, selon messire François Rabelais, que c'est dans le Bassin «d'Honnefleur» que Pantagruel fit trempette avant de mettre le cap vers le royaume d'Utopie. Autant de doux dingues sur leurs engins bizarres.
PHARMACIE BURLESQUE
Les marins d'Honfleur, c'est bien connu, ne se soignent jamais. Ou alors quand ils ont déjà un pied dans le gouffre. Quand la vase est reposée, ils ne rendent visite à l'officine que pour faire vérifier la trousse médicale légale de leur bateau. Ils se nomment Gigot d'Bouf, le Sioux, le Sueur, Sans Bite, Ti Tonneau, etc. Ils sont spécialisés dans la crevette grise ou les coquilles Saint-Jacques, ils luttent pour que leur port d'attache ne devienne jamais un gros bourg touristique aux volets clos. Reste l'hypocondrie des Parisiens sur le retour, des «cheveux bleus», vieux fonds de commerce de tous les bobologues de la planète et de ceux d'Honfleur particulièrement.
Aujourd'hui, Daniel et Pierre Barré, père et fiston, perpétuent la loufoquerie de cette longue saga de pharmaciens. En vitrine de leur pimpante échoppe, chaque ler avril, entre élixirs, suspensoirs, sirops, sinapismes, liniments, ils proposent à leurs chers valétudinaires des préservatifs en dentelle, un crâne d'Alphonse Allais à 16 ans, un sirop purgatif du Captain Cap, des tasses pour gauchers atteints de la maladie de Parkinson, des boîtes de vingt doses d'eau bénite de Lourdes. Toute la magie de ce vieux monde tient dans un mouchoir de poche, baignée par les fragrances de camphre et les reflets irisés des vieux gréements.
Ici, la vie est ineffablement bonne et douée. Tout y concourt. L'huître, la poésie, le goéland et la pomme. Dans les cailloutis, la limite du flot se ponctue par le liseré noir du varech. Les chalutiers dorment de guingois. Au large de la grève, une flottille de périssoires joue les funambules. Les derniers pêcheurs s'habillent en messieurs de la ville, avec longues redingotes et chapeaux ronds. Les citadins, eux, s'affublent en forbans emmaillotés de goémon. Tout cela se coudoie avec le minimum de tolérance. On vocalise, on gazouille, on solfie, c'est merveille, le soir à la fraîche, d'entendre les trilles des cantatrices débutantes faire la nique aux rossignols et se répondre de pergolas en charmille.
A l'ombre des jeunes filles d'Honneur, dans les ourlets de la Manche, quand les mouettes crient comme des cabestans, les pèlerins du non-sens ne cessent d'affluer. Connaissez-vous leur dernière élucubration? Pour ne pas être en reste sur les vaticinateurs phocéens et leur légendaire «Sardine» qui boucha le Vieux Port, il se colporte à l'envi qu'une sirène à la voix de rogomme, particulièrement gironde (bien que ce ne soit pas son département d'origine), a pris pension à l'entrée du Vieux Bassin et fait commerce nuitamment de ses charmes dodus avec les plaisanciers qui n'ont pas eu le temps de lire Homère. Allaisluia!
Patrice Delbourg
Le Nouvel Observateur
http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/supplement/p2228_2/artic...
02:50 Publié dans Charles Baudelaire, Des lieux, La littérature, La peinture, Le paysage, Le XIX e siècle | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Bassin loufoque, Là où Alphonse allait...
06.08.2007
Charles Baudelaire."Le voyage".
Au printemps 1859, le poète Charles Baudelaire séjourne à Honfleur, chez sa mère, dans la «maison joujou». Deux ans après la mort de son beau-père abhorré, le général Aupick, il se réconcilie avec sa génitrice. Il écrit à Sainte-Beuve: «Nouvelles fleurs faites, et passablement singulières. Ici, dans le repos, la faconde m'est revenue.» Baudelaire vient de composer le plus long poème des Fleurs du Mal, «Le voyage», qui clôturera l'édition de 1861.
I
Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes!
Aux yeux du souvenir que le monde est petit!
Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers:
Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.
Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons,
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De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!
Ceux-là, dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom!
II
Nous imitons, horreur! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.
Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où!
Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou!
Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie;
Une voix retentit sur le pont: «Ouvre l'oeil!»
Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
«Amour... gloire... bonheur!» Enfer! c'est un écueil!
Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.
O le pauvre amoureux des pays chimériques!
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer?
Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis;
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Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.
III
Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers!
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.
Dites, qu'avez-vous vu?
IV
«Nous avons vu des astres
Et des flots; nous avons vu des sables aussi;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.
La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.
Les plus riches cités, les plus beaux paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux!
La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près!
Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès? - Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!
Nous avons salué des idoles à trompe;
Des trônes constellés de joyaux lumineux;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux;
Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse.»
V
Et puis, et puis encore?
VI
«O cerveaux enfantins!
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché:
La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout;
Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;
Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté;
L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie:
«O mon semblable, ô mon maître, je le maudis!»
Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense!
Tel est du globe entier l'éternel bulletin.»
VII
Amer savoir, celui qu'on tire du voyage!
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image:
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui!
Faut-il partir? rester?
Si tu peux rester, reste;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit,
Comme le Juif errant et comme les apôtres,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme: il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier: En avant!
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,
Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent: «Par ici! vous qui voulez manger
Le Lotus parfumé! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin!»
A l'accent familier nous devinons le spectre;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
«Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre!»
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
VIII
O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau!
Le Nouvel Observateur
Source:http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/supplement/p2228_2/artic...
Parmi l'abondante littérature consultée pour établir ce texte, voici les livres disponibles facilement que nous conseillons vivement: «Balade en Calvados, sur les pas des écrivains» aux éditions Alexandrines (21,60 euros); «Voyage en Normandie», une anthologie des récits de tous les écrivains ayant fait le voyage dans cette région au XIXe siècle (deux tomes, 17 euros chacun, éditions Pimientos); et l'excellent «Au vrai chic balnéaire» de Ginette Poulet (éditions Charles Corlet, 19,50 euros). L'auteur, responsable au château-musée de Dieppe, est une spécialiste de l'invention des bains de mer et de l'histoire des plages normandes, qu'elle raconte avec autant d'esprit que d'érudition. Un bonheur!
Le Nouvel Observateur
Source:http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/supplement/p2228_2/artic...







